Des raffinements du crédit des banques centrales

Vox-Fi a le plaisir de présenter un extrait tiré de l’ « Essai » de Cantillon (1755), décrivant ce qu’était le fonctionnement d’une banque centrale, ici la Banque d’Angleterre au 18ème siècle, quand elle ne disposait pas encore de la garantie de l’État (qui n’est venue que beaucoup plus tard, par exemple seulement en 1913 aux États-Unis pour la FED) et qu’elle devait trouver toutes les astuces, assez drôles, pour ne pas subir de « ruée » (run) en cas de panique financière. Une remarque très fine aussi sur les débuts d’une politique du taux d’intérêt, par le jeu d’achats ou de vente de titres de dette souveraine. Le lien taux d’intérêt / prix de l’obligation y est parfaitement décrit. Vision saisissante. Il faut dire que Cantillon a longtemps géré une banque qu’il avait fondée lorsqu’il avait 23 ans. Un vrai startuppeur !

Escroquerie, cavalerie, manipulation de cours, concussion et corruption, toute la gamme des délits financiers classiques était déjà en place…Vox-Fi ne souscrit évidemment pas à de telles pratiques !

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La banque nationale (NDLR : banque centrale) de Londres est composée d’un grand nombre d’actionnaires qui choisissent des directeurs pour en régir les opérations. Leur avantage primordial consistait à faire un partage annuel des profits qui s’y faisaient par l’intérêt de l’argent, qu’on prêtait hors des fonds qu’on déposait à la banque ; on y a ensuite incorporé des fonds publics, dont l’État paie un intérêt annuel.

Malgré un établissement si solide, on a vu (lorsque la banque avait fait de grosses avances à l’État, et que les porteurs de billets de banque appréhendaient que la banque ne fût embarrassée) qu’on courait sus et que les porteurs allaient en foule à la banque pour retirer leur argent : la même chose est arrivée lors de la chute de la mer du Sud[1], en 1720.

Les raffinements qu’on apportait pour soutenir la banque et modérer son discrédit, étaient d’abord d’établir plusieurs commis pour compter l’argent aux porteurs, d’en faire compter de grosses sommes en pièces de six et de douze sols, pour gagner du temps, d’en payer quelques parties aux porteurs particuliers qui étaient là à attendre des journées entières pour être payés à leur tour ; mais les sommes les plus considérables à des amis qui les emportaient et puis les rapportaient à la banque en cachette, pour recommencer le lendemain le même manège : par ce moyen la banque faisait bonne contenance et gagnait du temps ; en attendant que le discrédit se ralentit ; mais lorsque cela ne suffisait pas, la banque ouvrait des souscriptions, pour engager des gens accrédités et solvables, à s’unir pour se rendre garants de grosses sommes et maintenir le crédit et la circulation des billets de banque.

Ce fut par ce dernier raffinement que le crédit de la banque se maintint en 1720, lors de la chute de la mer du Sud ; car aussitôt qu’on sut dans le public que la souscription fut remplie par des hommes riches et puissants, on cessa de courir à la banque, et on y apporta à l’ordinaire des dépôts.

Si un ministre d’État en Angleterre, cherchant à diminuer le prix de l’intérêt de l’argent, ou par d’autres vues, fait augmenter le prix des fonds publics à Londres, et s’il a assez de crédit sur les directeurs de la banque, pour les engager (sous obligation de les dédommager en cas de perte) à fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n’ont reçu aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mêmes pour acheter plusieurs parties et capitaux des fonds publics ; ces fonds ne manqueront pas de hausser de prix, par ces opérations : et ceux qui les ont vendus, voyant ce haut prix continuer, se détermineront peut-être, pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles et croyant par les bruits qu’on sème que le prix de l’intérêt va diminuer et que ces fonds hausseront encore, de les acheter à un plus haut prix qu’ils ne les avaient vendus. Que si plusieurs particuliers, voyant les agents de la banque acheter ces fonds, se mêlent d’en faire autant croyant profiter comme eux, les fonds publics augmenteront de prix, au point que le ministre souhaitera ; et il se pourra faire que la banque revendra adroitement à plus haut prix tous les fonds qu’elle avait achetés, à la sollicitation du ministre, et en tirera non seulement un grand profit, mais retirera et éteindra tous les billets de banque extraordinaires qu’elle avait fabriqués.

Si la banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant, elle les rabaissera d’autant lorsqu’elle voudra les revendre pour éteindre ses billets extraordinaires ; mais il arrive toujours que plusieurs particuliers voulant imiter les agents de la banque dans leurs opérations, contribuent à les soutenir ; il y en a même qui y sont attrapés faute de savoir au vrai ces opérations, où il entre une infinité de raffinements, ou plutôt de fourberies qui ne sont pas de mon sujet.

Il est donc constant qu’une banque d’intelligence avec un ministre, est capable de hausser et de soutenir le prix des fonds publics, et de baisser le prix de l’intérêt dans l’État au gré de ce ministre, lorsque les opérations en sont ménagées avec discrétion, et par là de libérer les dettes de l’État ; mais ces raffinements qui ouvrent la porte à gagner de grandes fortunes, ne sont que très rarement ménagés pour l’utilité seule de l’État ; et les opérateurs s’y corrompent le plus souvent. Les billets de banque extraordinaires, qu’on fabrique et qu’on répand dans ces occasions, ne dérangent pas la circulation, parce qu’étant employés à l’achat et vente de fonds capitaux, ils ne servent pas à la dépense des familles, et qu’on ne les convertit point en argent ; mais si quelque crainte ou accident imprévu poussait les porteurs à demander l’argent à la banque, on en viendrait à crever la bombe[2], et on verrait que ce sont des opérations dangereuses.

 

[1] Société lancée sur le marché dans un seul but de spéculation et qui a fait l’objet d’une bulle spectaculaire.

[2] Une ruée ou un « sauve-qui-peut ».

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