Métayer ou fermier ? Uber ou taxi ?

On connaît les deux grandes classes de contrats assis sur un actif financier, ceux qui garantissent une certaine part des profits et pertes de cet actif ; ceux qui garantissent un versement fixe et prédéterminé, sauf défaut de l’actif. Appliqués à l’entreprise, fonds propres pour les premiers, dette pour les seconds.

Mais ces caractéristiques sont universelles et s’appliquent à quantité de contrats. Par exemple, la rémunération des terres agricoles, les contrats d’assurance avec des partages du risque entre assureur et assuré sous forme de franchise ou de quotité non garantie. Soit encore, objet de ce billet, la rémunération des chauffeurs de taxi.

Voyons cela à partir d’un graphique faisant figurer ce que doit payer un propriétaire foncier de terres agricoles selon qu’il rentabilise ses terres via un contrat de fermage avec l’agriculteur (un fermier au sens propre), via un contrat de métayage ou en embauchant directement un salarié agricole.La courbe verte trace le revenu que garde le métayer, un simple pourcentage de la production, parfois de la production nette des coûts. Le métayer est en quelque sorte en position de co-actionnaire. La courbe bleue décrit la position du fermier, qui doit s’acquitter d’un loyer de la terre, qui est perdant tant que sa production nette est inférieure au loyer, mais qui bénéficie d’une courbe plus pentue que celle du métayer. Le salarié agricole, enfin, touche un salaire indépendant de la production et la courbe est plate.

On voit tout de suite que le contrat entre Uber et ses « partenaires chauffeurs », comme il appelle ceux-ci pudiquement pour éviter une requalification en salariés, est sur le mode du métayage, avec une commission égale à 25% de la recette brute. Le taxi traditionnel est sur le mode du fermage : il loue son « Medallion » aux États-Unis, sa « plaque » en France, ou alors, cas plus fréquent en France, il l’achète et l’amortissement de l’emprunt représente son coût fixe. Au-delà d’une certaine recette il est gagnant.

Les contrats ont des caractéristiques incitatives différentes. Le salarié ne subit pas le risque de l’activité (sauf en cas d’arrêt de cette activité !) ; le métayer bénéficie du rendement normal de l’activité, à la hausse comme à la baisse ; le fermier s’appuie sur un levier de quasi-dette pour augmenter son rendement, à condition que la production soit élevée. Le contrat idéal pourrait être représenté par la courbe rouge en pointillés, qui est l’enveloppe supérieure des trois courbes de rendement. Ce type de contrat n’existe pas en agriculture, mais on le voit dans des contrats salariaux avec clause d’intéressement au-delà d’une certaine performance. Si l’exploitant (ou le chauffeur) a très confiance en sa capacité à produire beaucoup, il retiendra le contrat de fermage ; s’il est très averse au risque, il travaillera mieux sous un contrat salarial. Le contrat de métayage est plus rare en agriculture pour une raison informationnelle (avec la réserve mentionnée plus loin) : il est difficile au propriétaire de surveiller exactement la récolte faite. Jusqu’à l’apparition des logiciels de réservation par internet, cette même raison rendait difficile qu’une compagnie de taxis offrit un contrat participatif au chauffeur. Uber, qui contrôle exhaustivement la recette, est quant à lui en mesure de le faire.

On a toutefois noté récemment en France que les jeunes avaient tendance, dans les examens d’habilitation, à préférer être taxiste que de travailler en VTC. Un article tout à fait intéressant de trois économistes, Josh Angrist, Sydnee Caldwell et Jonathan Hall, l’un d’entre eux étant le chief economist de Uber, fait également l’observation qu’aux États-Unis les chauffeurs très performants préfèrent quitter Uber et travailler sous le régime du Medallion (via des réseaux qui disposent désormais des mêmes logiciels de réservation que Uber – ce n’est donc plus un trait distinctif des nouveaux acteurs à la Uber). Voir « Uber versus taxi: A driver’s eye view » sur Vox-EU du 8 décembre 2017. Ils observent par exemple qu’une hausse de 10% dans la rémunération horaire poussent les chauffeurs à conduire 12% plus longtemps, contrairement à l’idée propagée par certains que le chauffeur a une cible de revenu qui, une fois atteinte, le fait arrêter de travailler. L’élasticité-prix de son horaire de travail est supérieure à 1 (égale à 1,2). On voit l’intérêt qu’ils auraient à éviter la commission de 25% sur l’heure marginale payable à Uber. Il est probable qu’Uber est en train de réfléchir à d’autres schémas de rémunération, même si le système actuel de la commission est très attractif pour attirer de jeunes chauffeurs qui ont une réticence à s’endetter lourdement ou à acquitter un loyer fixe. On note que la réglementation est en passe d’évoluer en France, puisqu’on parle très sérieusement d’instaurer un revenu minimum pour le chauffeur VTC en même temps qu’une limitation de ses horaires journaliers. On serait en quelque sorte sur le début de la courbe en rouge pointillé du graphique.

Quittant les taxis, revenons à la rente agricole. La France, c’est bien connu, a longtemps été une nation de petits fermiers. Elle n’a pourtant jamais connu de réforme agraire violente par redistribution des terres aux petits exploitants, si ce n’est – excusez du peu – lors de la Révolution française par expropriation des terres de l’Église et d’une partie de la noblesse. En fait, elle a inventé un système plus astucieux consistant en une réforme agraire en catimini, chose qu’on aurait pu recommander aux pays d’Amérique latine qui n’ont pu se débarrasser – et encore très imparfaitement – des latifundios que par des expropriations très coûteuses politiquement. Comment faire ? Il suffit d’encourager le recours à un système de fermage et de voter immédiatement une loi qui détermine l’indexation, la plus basse possible, des loyers de fermage, et qui interdit l’éviction d’un fermier ou de sa descendance. De la sorte, au bout de quelques générations, le fermier ne s’acquitte plus que d’un loyer très bas et garde tout le bénéfice de la production. Il y a progressive euthanasie du propriétaire. On comprend pourquoi le prix de la terre agricole est si bas en France, de l’ordre de 3.000 à 5.000 € l’hectare, alors que ce prix est de 57.000 € en moyenne aux Pays-Bas, un extrême il est vrai, et qu’il est de 19.000 € au Royaume-Uni et en Italie, et autour de 23.000 € en Allemagne et au Danemark. Voir cette référence pour les prix de la terre agricole en 2014 en Europe.

À voir cet écart entre les prix français et les prix européens, la question se pose de savoir si on n’a pas été trop loin en France. Plus intrigant, n’y aurait-il pas un lien de cause à effet entre le niveau de la rente et la performance agricole ? L’agriculture française, malgré toute sa belle tradition, est notablement moins productive qu’aux Pays-Bas ou même qu’en Allemagne sans que nos agriculteurs profitent vraiment des loyers bas de la terre : cet avantage leur est confisqué en aval dans la chaine de distribution. Un haut prix de la terre est une forte incitation à des mises en culture à forte valeur ajoutée : il est significatif pour l’argument – qu’il faudrait bien sûr documenter plus sérieusement – que la viticulture, particulièrement performante en France, vit principalement sous un régime de métayage, avec partage des revenus entre propriétaire et exploitant et non sous un régime de fermage à loyers cassés. Pour ceux qui ne sont pas convaincus de la haute productivité de l’agriculture néerlandaise, on recommande cette lecture dans le numéro de septembre 2017 de National Geographic. Alors que les ingénieurs français qui sortent de la grande école « Agro » finissent en majorité dans la finance ou l’administration, ceux qui sortent de la célèbre WUR (Wageningen University & Research) près d’Amsterdam aident à concevoir les techniques culturales de demain, plus productives et, oui !, plus écologiques.

À noter enfin, dans ce billet un peu fourre-tout, que la fiscalité obéit elle-aussi à une structure de métayage (impôt sur les sociétés) ou de fermage (impôt sur le capital, assurant une rémunération fixe à l’État, à partir du stock de capital). Il n’était pas étonnant qu’on parlât de fermage et de fermiers généraux pour désigner les collecteurs d’impôts sous l’Ancien régime. Un lecteur me signale que l’impôt sur le capital a cette « vertu » de reposer sur la valeur de marché du capital, c’est-à-dire y compris les plus-values qu’il recèle. De la sorte, il prend pour une part les caractéristiques du métayage, permettant à l’État de participer à la bonne fortune foncière du propriétaire. En quelque sorte, la seconde partie de la courbe rouge en pointillés du graphique. Comme l’économie agricole, comme les taxis, comme les assurances, une fiscalité moderne devrait reposer sur un mélange de ces deux modes de partage du risque et l’opprobre dans laquelle sont tenus les impôts sur le capital n’est pas de mise.

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