L’intelligence artificielle et ses impacts culturels

La robotisation n’est pas un phénomène récent. La place grandissante de l’intelligence artificielle (IA) dans nos sociétés entraîne un questionnement identitaire profond. Nous proposons ici trois pistes de réflexion autour des impacts anticipés sur nos organisations : Comment l’IA va-t-elle influencer la relation des salariés à leur travail et leur rapport à l’engagement ? L’IA nous amènera-t-elle à davantage travailler notre intuition ou la retranscription de nos émotions ? L’IA nous donnera-t-elle l’occasion de repenser l’intelligence collective et nos principes de coopération ?

 

L’impact de l’IA sur notre relation au travail

L’étude The Future of Employment annonce que 47 % des emplois américains seront susceptibles d’être prochainement remplacés par des robots. Chauffeurs ou analystes budgétaires seraient particulièrement concernés, rapidement suivis par les économistes ou spécialistes financiers. Autant d’éléments qui peuvent générer des émotions négatives ou d’un point de vue plus positif pousser l’Homme à investir certains périmètres qui restent aujourd’hui encore des atouts humains. La relation des salariés à leur emploi est ainsi amenée à évoluer. Plus précisément, l’engagement des collaborateurs pour leur organisation et de l’organisation pour ses collaborateurs, va, selon toute probabilité, devoir être repensé à la lumière de l’IA.

Aujourd’hui, le point d’entrée du travail des entreprises autour de l’engagement est souvent l’espoir d’une performance accrue. Demain, dans un environnement où les robots cohabiteraient avec des salariés de chair et d’os, la quête d’engagement des organisations pourrait-elle se tourner davantage autour du bien-être, de l’éthique ? La réciprocité du principe d’engagement en rend le principe résolument humain pour le moment. Il faut être deux pour s’engager. Or, le lien se joue à plusieurs niveaux.

Le premier est relationnel, au travers de la relation entre le collaborateur et son manager direct ; le second serait le lien de confiance organisationnelle entre le salarié et son Groupe. Cette confiance conjugue alors une facette cartésienne à une dimension fondamentalement émotionnelle. Rarement un concept moral aura fait appel à tant de cellules nerveuses, à l’origine de nos modes de fonctionnement. Un savant mélange, au service de la performance. Et ce mélange, l’IA, même apprenante, capable de produire un comportement intelligent, d’évoluer et de prendre en compte des ressentis, n’est aujourd’hui pas en mesure de le mettre en œuvre. L’optimiste dirait que l’IA exercera un effet de levier positif sur l’engagement humain, qui, restant l’apanage de l’Homme, constituera un élément différenciant. Le pessimiste dirait quant à lui que le désengagement nous guette, au travers d’un engagement uniquement normatif, contraint par la crainte de perdre son emploi.

L’une des dimensions principales de l’engagement des collaborateurs est la capacité à se projeter dans un futur connu. Or, ce futur est de plus en plus incertain. L’un des enjeux de l’IA est de former les nouvelles générations à ne pas être préparées. La tendance est au développement d’une culture de la connaissance, qui développe la résilience chez chacun. La responsabilité est d’ordre sociétal. Le maintien de l’employabilité de chacun devient une responsabilité forte des individus eux-mêmes. Former et se former aux solutions de demain, aux compétences qui mutent et seront valorisées différemment par rapport à la décennie dernière.

 

L’impact de l’IA sur l’utilité de l’intelligence émotionnelle

Dans une interaction avec un humain, un robot peut repérer une multitude de micro-signaux propres aux émotions et ajuster ses comportements en conséquence. Via des capteurs très fins, le robot repère des signaux, invisibles à l’œil nu. Des gestes dont nous n’avons souvent pas conscience et qui révèlent notre sentiment. Grâce à ses compétences hors du commun, le robot deviendra-t-il le collègue idéal ? Attentif à l’émotion de l’Autre, adaptable, efficace de surcroît ? Les humains ont peu investi la sphère de l’intelligence émotionnelle. Dès l’enfance, nous apprenons à muscler notre cortex cérébral, cerveau de nos raisonnements. A l’âge adulte, il est plus entrainé que notre cerveau limbique, qui pilote la sphère de nos sentiments et émotions. Ses productions sont également plus valorisées par une société qui privilégie l’analyse cartésienne à l’intuition.

Avec l’IA, la sphère des émotions va être repensée. En effet, la relation au travail ne peut plus s’entendre sans prendre en considération la relation à ses intuitions, à ses émotions. Et le robot n’a ni l’un ni l’autre. L’IA peut donc être un tremplin extraordinaire pour motiver les humains à développer leur intelligence de soi. Et la clé de voute pourrait alors être cet instinct viscéral qu’est l’intuition. En effet, dans le futur qui s’offre à nous, l’apprentissage sera d’être en confort dans l’inconfort. Le principe ne sera plus d’apprendre à lire une boussole, mais de savoir naviguer sans repère. En apprivoisant son intuition, en apprenant à l’écouter souvent, à la dompter parfois. Et à développer le sentiment de confiance en soi, puis de confiance en l’Autre. Pour toute une série de générations éduquées aux résultats individuels et à la prise de décision sur la base de réflexions tangibles, la nouvelle donne s’avère hasardeuse. D’autant plus que les systèmes éducatifs puis apprenants proposent peu d’accompagnements à la gestion de l’incertain et à l’écoute de soi. Nous apprenons à appréhender seuls le réel tangible, alors que le futur se jouera sur la complexité abstraite et le fonctionnement collectif. Nous développons peu notre capacité à sentir pour décider, à challenger ou à co-construire sans socle rationnel. Pourtant, dans une étude récente, le Forum Economique Mondial listait la résolution de problèmes complexes, la pensée critique ou encore la créativité en tête de liste des compétences nécessaires en 2020. Suivies de près par l’intelligence émotionnelle. Autant de compétences absolument nécessaires pour affronter les nouveaux paradigmes et se différencier, en tant qu’humains.

 

L’IA : une occasion précieuse de repenser les liens collectifs

Le groupe a une influence structurante sur les comportements individuels et sur la création de rapports de confiance. Quand le robot fait preuve d’autosuffisance, l’Homme est un animal social. Ce sont dans les sociétés dans lesquelles le taux de confiance est le plus élevé que les individus mettent en place les mécanismes de coopération les plus efficaces. Chez les primates, plus l’espèce est évoluée, plus l’autonomie de chaque membre du clan est importante. Chez les espèces les moins évoluées prime une hiérarchie stricte et un contrôle fort, c’est le seul moyen qui a été trouvé pour assurer la cohésion du groupe. La créativité d’un groupe de singes peu évolués est égale à celle de ses dominants. En revanche, chez les espèces les plus avancées, elle est la somme de la créativité de tous ses membres. Le principe se transpose chez l’Homme. Et la place que prendra l’IA dans les environnements de travail modifiera en profondeur ce rapport au collectif.

Lorsqu’on fait un acte gratuit, sans espoir de contrepartie, on ressent un sentiment de bien-être et d’autosatisfaction. Et plus intéressant encore, on encourage celui qui a bénéficié de notre action à faire de même. L’exemple le plus frappant est celui du métro : lorsque la personne qui nous précède a la gentillesse de nous tenir la porte battante, nous la maintenons généralement ouverte à notre tour à la personne qui nous suit. Ce principe du don est essentiel à l’autorégulation de nos organisations. Le Deep Learning, qui donne aux machines des capacités d’apprentissage au travers de fonctionnements essais/erreurs, permettra de rendre un robot apte au don. En effet, le robot n’a pas ses propres ressentis à gérer. Mais l’obstacle principal auquel il se confrontera sera son inexpérience émotionnelle. Notre intelligence émotionnelle humaine, notre empathie, reposent en effet sur nos propres expériences de l’émotion. Sans cela, on peut certes parler de gestion émotionnelle, et celle du robot sera sans nul doute bien supérieure à celle de l’humain, mais ce ne sera jamais une intelligence.

La culture d’une organisation est un ensemble d’éléments tacites ou formalisés, partagés par ses membres. Certains sont facilement assimilables par une machine. Ainsi, l’histoire de l’organisation, mais également ses codes sont des éléments que le robot pourra facilement percevoir. Mais peut-on en dire autant des mythes et des structures symboliques de pouvoir ? La question du rapport à l’implicite que pourront avoir les robots se pose. Apprendront-ils à lire entre les lignes ? De nouvelles cultures d’entreprises pourraient alors se dessiner, dans lesquelles la place de l’inexprimé tendrait à évoluer, pour s’adapter aux besoins de ces nouvelles populations. L’un des enjeux sera par ailleurs de travailler sur les postures humaines derrière l’outil. Pour que les robots s’approchent d’aptitudes cognitives et émotionnelles humaines, il sera nécessaire que les Hommes travaillent en introspection. C’est un principe-clé du débat éthique autour de l’IA. Celui des humains derrière les machines, qui doivent être conscients de leur rapport à l’apprenance, à l’intuition ou encore au groupe. Car ces prismes seront projetés sur la machine. Le travail sur l’intention derrière la programmation est donc essentiel.

Et la question de l’accompagnement de l’Homme qui entraine la machine sera absolument déterminante pour le monde de demain.

 

Cet article a été publié dans le numéro 357 (mars 2018) de la revue finance&gestion.

 

Cet article a été publié sur Vox-Fi le 19 mars 2018.

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