On ne peut pas comprendre la crise économique actuelle, ni voir comment en sortir, si l’on ne perçoit pas les changements que l’informatisation a apporté.

Nous nommons « iconomie » une économie informatisée qui serait par hypothèse parvenue à la pleine efficacité ou, comme disent les économistes, « à l’équilibre ». L’iconomie est un repère placé à l’horizon du futur afin d’orienter les agents économiques vers la sortie de crise.

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L’économie moderne s’est déployée à partir de la fin du XVIIIe siècle en s’appuyant sur la mécanique, la chimie, puis à partir de la fin du XIXe siècle sur l’énergie.

Elle a fait place depuis les années 1970 à une économie informatisé[1] qui s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet. La mécanique, la chimie et l’énergie ne sont pas supprimées mais elles s’informatisent, tout comme l’agriculture s’est mécanisée et chimisée aux XIXe et XXe siècles.

L’informatisation automatise les tâches répétitives physiques et mentales. Le flux de travail que demande la production devient donc faible en regard du stock de travail qui la prépare. Le coût de production tend à se réduire au coût du capital fixe initial.

Il en résulte une cascade de conséquences dans la nature des produits, le régime du marché, l’organisation des entreprises, la sociologie des pouvoirs, la psychologie des personnes : les effets de l’informatisation s’étendent à toutes les dimensions de l’anthropologie.

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On peut dire que dans l’économie informatisée, automatisée, le capital devient pratiquement le seul facteur de production : l’essentiel du travail est stocké lors de la phase d’investissement initiale. L’économie informatisée est donc hyper-capitalistique.

Le risque d’entreprendre est élevé car le coût de production est entièrement dépensé avant que la première unité du produit n’ait été vendue. L’économie informatisée estl’économie du risque maximum. Il en résulte qu’elle possède un potentiel de violence élevé : corrompre les acheteurs, espionner les concurrents sont des tentations parfois irrésistibles.

Les possibilités qu’apporte l’informatisation sont donc accompagnées de dangers. L’ubiquité du réseau, la puissance de calcul et la discrétion que procure l’informatique ont ainsi fait déraper la Banque vers la délinquance, comme en témoigne le montant des amendes qu’elle accepte de payer pour éviter des procès : elle a déserté l’intermédiation du crédit pour exercer une prédation sur le système productif.

Si la violence potentielle se déploie, la société ultra-moderne risque de revenir à un régime de type féodal : l’État de droit et la démocratie auraient été alors un épisode transitoire.

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Si les tâches répétitives sont automatisées le travail humain se focalise sur ce qui n’est pas répétitif : conception des nouveaux produits, construction et programmation des automates, ingénierie de la production, services que le produit comporte (information et formation des utilisateurs, maintenance et dépannage, remplacement et recyclage en fin de durée de vie).

Il en résulte une transformation de l’emploi : la main d’oeuvre est remplacée par le cerveau d’oeuvre. L’efficacité de l’entreprise résulte de la qualité de l’alliage, peut-on dire, du cerveau d’oeuvre et de l’automate programmable ubiquitaire que fournit l’informatique : il faut, pour concevoir un tel alliage, savoir délimiter exactement ce que font l’un et l’autre.

Alors que la main d’oeuvre agissait en exécutant de façon réflexe des gestes répétitifs, l’entreprise informatisée demande au cerveau d’oeuvre de prendre des initiatives : elle doit donc lui déléguer la légitimité qui réponde à ses responsabilités, ce qui se concrétise par un droit à l’erreur et un droit à l’écoute. La fonction de commandement doit abandonner le caractère sacré que lui conférait l’organisation hiérarchique, le rapport social doit obéir à un commerce de la considération.

Le coût fixe initial représentant l’essentiel du coût de production, le coût moyen décroît si la quantité produite augmente : le rendement d’échelle est croissant. Le marché obéit donc au régime du monopole naturel ou, plu souvent, à celui de la concurrence monopolistique.

La stratégie de l’entreprise est alors de conquérir puis renouveler un monopole temporaire en misant sur la qualité pour offrir à un segment du marché la variété du produit qui lui convient le mieux. Le produit sera un assemblage de biens et de services, la différenciation des variétés résultant le plus souvent de la qualité du service et de la formule tarifaire.

Pour limiter le risque encouru par une entreprise, la production sera assurée par un réseau de partenaires. L’interopérabilité du partenariat, ainsi que la cohésion de l’assemblage des biens et des services, s’appuient sur un système d’information devenu le pivot de l’entreprise.

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Le chômage de masse indique que l’économie informatisée actuelle n’est pasl’iconomie. Elle connaît une crise de transition due à l’inadéquation du comportement des agents économiques (entreprises, consommateurs, État) en regard des ressources et des dangers qu’apporte l’informatisation.

L’organisation des institutions, les habitudes de travail sont en effet encore celles de l’économie moderne. Depuis les années 70 les stratégies ont orienté la France, de façon cohérente mais malencontreuse, au rebours de ce qu’il aurait fallu faire pour tirer parti de l’informatisation :

  • nombre de dirigeants considèrent l’informatique comme une discipline purement technique, donc pensent-ils ancillaire, et ils affectent de la mépriser ;
  • l’informatisation des grands systèmes de la nation (éducation, santé, justice, etc.) reste négligée ;
  • la plupart des entreprises misent sur la production de masse de produits standard et sur la concurrence par les prix au lieu de rechercher un monopole temporaire sur un segment des besoins ;
  • elles ont préféré la sous-traitance plutôt que d’organiser des réseaux de partenaires ;
  • elles imposent au cerveau d’oeuvre un rapport hiérarchique et autoritaire qui le stérilise ;
  • la distribution a incité les consommateurs à rechercher le prix le plus bas et non le meilleur rapport qualité/prix ;
  • le rôle stratégique de l’État, « institution des institutions », a été nié pour faire place à l’autorégulation des marchés selon le dogme néo-libéral ;
  • la réglementation européenne, qui adhère elle aussi à ce dogme, a rompu la cohésion des infrastructures (télécoms, chemins de fer, électricité) pour y introduire la concurrence ;
  • la réduction de la dette de l’État est devenue le seul objectif de la politique économique alors que la dette de la France résulte du retard de l’informatisation du système productif.
  • Les entreprises sont victimes de cette stratégie :
  • la délocalisation pérennise des techniques obsolètes et retarde l’automatisation ;
  • le système éducatif, conçu naguère pour éduquer la main d’oeuvre, ne sait pas éduquer le cerveau d’oeuvre ;
  • l’effort de R&D se limite à la mise en évidence d’idées judicieuses, laissant la production à d’autres pays ;
  • le système financier autorégulé parasite le système productif ;
  • le crime organisé, aidé par la Banque à blanchir ses profits, s’efforce de s’emparer du système productif et rivalise avec l’État pour instaurer un pouvoir de type féodal.

La seule stratégie possible pour sortir de la crise est celle qui s’appuiera sur une conscience claire des ressources et des dangers que présente l’informatisation pour orienter les agents économiques vers l’iconomie.

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NOTE

[1]  Nous n’utilisons pas ici le mot « numérique » car il nous semble trop étroit pour désigner l’ensemble des phénomènes que comporte et provoque l’informatisation.

 

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