Le trading à haute fréquence et la fable du terrain arrosé de dollars

Le trading à haute fréquence et la fable du terrain arrosé de dollars

Il y a un livre à lire pour qui s’intéresse à la façon dont les marchés s’organisent, de bonne ou de mauvaise façon : « Les marchés où l’argent ne fait pas la loi » de Alvin Roth, Deboeck Supérieur, 2017 (traduction Jean-François Caulier). Roth a reçu le Prix Nobel d’économie en 2012 précisément pour ses avancées dans la conception de marché (market design), en un mot quels sont les mécanismes et règles à mettre en place ou qui se mettent en place par essais et erreurs au fil du temps pour qu’un marché fonctionne bien. Bien fonctionner, c’est assurer les participants que les transactions se font de façon simple, peu coûteuse, sans trop de risques et qu’ils y trouveront ce qu’ils sont venus y chercher au meilleur prix accessible pour eux.

C’est ce dernier point qui domine. Notre vision traditionnelle, tirée des mauvais livres d’économie, va commencer par parler de la courbe de demande, qui dépend du prix du bien, de la courbe d’offre qui en dépend pareillement, mais en sens inverse, et du prix de marché qui, si tout se passe bien, égalise offre et demande.

La vision juridique, avec sa concision habituelle, nous est probablement plus utile pour rentrer dans le sujet : il y a vente ou achat réputés valides s’il y a accord entre deux parties sur la chose et le prix. Le mot important est accord, ce qui met le doigt sur la caractéristique de base d’un marché : il s’agit d’un mécanisme d’appariement, de matching, entre des offreurs et des demandeurs. Le prix peut participer de la recherche du meilleur appariement, mais pas uniquement : qu’on pense au marché du travail, où l’appariement entre l’entreprise qui embauche et le salarié qui accepte le poste ne tient pas qu’au salaire et où des milliers de cas d’appariement insatisfaisant peuvent apparaître. Il y a même des marchés où il n’y a pas de prix ou d’élément marchand qui soit présent : le marché de l’affectation des bacheliers dans les universités en est un – et il fait parler de lui en ce moment en France ; le marché d’attribution des places en crèche ; le marché du mariage ou de l’éducation…

 

Les exemples abondent où le marché dysfonctionne et peut être probablement organisé de meilleure façon, avec une approche d’ingénieur. On retient ici l’exemple du trading ou tenue de marché, un domaine où la technologie a continûment bouleversé la façon dont le marché opère. Voyons le cas du trading sur le marché du coton. Au 19ème siècle, il fallait 15 jours aux meilleurs bateaux pour traverser l’Atlantique. Cela voulait dire en pratique que le producteur (aux États-Unis) n’était conscient d’un excès ou d’une pénurie d’offre sur le marché de son client (les fabriques anglaises) qu’au bout d’un mois. L’insécurité sur le prix et sur les quantités à produire et à charger sur les bateaux était extrême. Le télégraphe, inventé en fin de ce siècle, a eu selon certains l’importance qu’a représenté la venue d’Internet : il ne fallait plus qu’un jour pour que la même information circule. On parlait jusqu’à une date récente de durée en centièmes de secondes pour que l’information soit transmise entre le marché de Chicago et celui de New-York. Avant 2010, c’est par des câbles installés le long des routes, nous dit Roth, que les informations circulaient entre les deux villes. Jusqu’au jour où une société, Spread Network, a investi en fibres optiques pour grapiller un peu de temps et profiter des différences de prix entre les deux marchés (et sur bien d’autres produits et actifs financiers que le coton). Les temps de transmission passaient de 16 millisecondes à 13 millisecondes, ce qui signifiait que seuls les traders utilisant ces nouveaux câbles pouvaient profiter des 3 millisecondes où les prix seraient différents entre Chicago et New-York.

Mais pourquoi s’arrêter là ? Ce sont depuis cette date des milliards de dollars qui ont été investis de par le monde pour faire reculer encore la contrainte de temps. Les banques sont obligées de s’y mettre, de peur de laisser la place à des opérateurs qui s’emparent des meilleures transactions et de n’avoir en direct que les mauvais prix. On est aujourd’hui en dessous des 5 millisecondes. (Un seul clin d’œil prend vingt fois plus de temps, pour faire la comparaison.)

D’où deux problèmes : la gabegie informatique avant tout, mais aussi, du strict point de vue du fonctionnement du marché, une dégradation à la fois par instabilité accrue et par retrait des teneurs de marché qui ne souhaitent plus être à la merci d’un « sniper » profitant de sa milliseconde d’avantage.

 

Pour bien comprendre cela, Roth cite cet exemple :

« Supposons qu’un terrain de football de Chicago se situe à proximité des pistes d’atterrissage de décollage de l’aéroport international O’Hare. Chaque avion qui décolle ou qui atterrit lâche une somme d’argent sur ce terrain – au total un milliard de dollars par an – et que cette somme revient à celui qui s’en empare le plus rapidement. Que va-t-il se passer ? Eh bien, ce terrain de football risque fort de devenir très populaire, de meutes de gens s’y rendront pour courir après cette pluie de billets.

Inutile de préciser qu’un milliard de dollars représente beaucoup d’argent, et qu’il ne faudra pas longtemps avant que des sociétés ne commencent à engager des coureurs rapides. D’autres firmes, quant à elles, pourraient investir dans des machines, et bientôt dans des drones rapides qui permettront d’attraper les billets au vol avant d’autres drones plus lents.

Combien ses concurrents trouveront-ils rentable d’investir dans cette course à l’argent rapide ? Sans doute une bonne partie de ce milliard de dollars. Et à moins que l’on trouve une utilisation inattendue pour ces drones attrape-sous véloces, ces investissements consisteront en un beau gaspillage de ressources pour la société, même s’ils procureront des sommes rondelettes à ces attrapeurs rapides sur le moment.

Supposons maintenant que les autorités aéroportuaires mettent fin à cette course de rapidité en clôturant le terrain, et qu’elles ramassent les billets qui tombent avant de les vendre aux enchères à la fin de la journée. Certes il y aura toujours de la concurrence, mais sous une différente forme. Désormais, le butin du jour reviendra celui qui a placé la plus haute offre. Puisqu’obtenir un dollar pour cinquante cents est une bonne affaire, la concurrence se mettra vite en place et entraînera une hausse des prix des billets mis aux enchères chaque jour jusqu’à atteindre une valeur proche de leur valeur faciale. Au fil de l’année, le milliard de dollars en billets sera vendu pour une valeur proche d’un milliard de dollars, que l’on pourra appeler le prix équitable du marché, pour ne pas dire de concurrence parfaite.

Vous remarquerez que, contrairement à l’achat de drone ou recrutement de sprinter de niveau olympique, organiser des enchères ne consomme pas énormément de ressources. Même si des firmes pourront toujours investir pour obtenir une estimation précise du nombre de dollars qu’il pleut chaque jour, savoir si cette somme s’élève à 2.739.727 dollars ou 2.739.728 dollars aura toujours une valeur limitée. La raison est que la firme qui procède le mieux à cette estimation ne peut pas gagner un milliard de dollars en un an ; elle peut juste espérer gagner une poignée de dollars de profit chaque jour, ce qui ne sera même pas suffisant pour payer le salaire d’un trader à temps plein.

Dans ce scénario, lorsque les traders se font concurrence par les prix plutôt que par la rapidité, le coût du butin annuel représente environ sa valeur, les gens sont donc moins tentés de gaspiller de l’argent dans une concurrence improductive. Et, si une fois récolté, cet argent tombé des valises était reversé aux passagers, le marché pourrait réduire le coût d’un voyage en avion – un bienfait pour la société – plutôt que d’enrichir les traders les plus rapides. »

 

Il y a une conception de marché qui a été proposée et approuvée par le procureur général de New-York, dans la circonscription où opère Wall Street. Elle consiste à n’ouvrir le marché aux transactions qu’une fois par seconde. Bien entendu, il faudrait déroger à la règle habituelle des marchés financiers du premier venu, premier servi, qui ouvrirait une nouvelle course à qui se présenterait au top du chronomètre. La seconde d’attente permettrait que se dégage l’offre ou la demande la plus favorable du point de vue du prix, exécutée lors de la venue de la seconde, effaçant ainsi la concurrence par la rapidité.

Cela verra-t-il le jour ? Difficile à dire. L’industrie en place est puissante et, comme on l’a dit, a déjà investi des milliards de dollars dans de la quincaillerie électronique qui serait bonne pour la casse si la réforme devait passer. Comme le dit Roth, on n’invente pas toujours la meilleure souricière quand la souris y a son mot à dire.

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