Le bitcoin, ça suce !

On invite absolument les lecteurs de Vox-Fi à lire le chapitre que la BIS, Banque des règlements internationaux, vient de consacrer aux cryptomonnaies dans son dernier rapport annuel, celui de 2017/18. Il s’agit d’une des meilleures synthèses disponibles, rédigée par des gens proches du monde des banques centrales, très vigilantes on le devine sur cette nouvelle technologie. Le langage utilisé est raisonnablement simple, de sorte que l’honnête homme peut s’en faire une idée assez complète. Le topo introductif sur l’histoire de la monnaie vaut aussi la lecture.

Le rapport est très sceptique sur les chances des cryptomonnaies de supplanter les formes monétaires classiques avec contrôle centralisé chez une banque centrale. (Le rapport est plus positif pour les cryptomonnaies avec registre décentralisé, comme le fait le Bitcoin, mais qui admette une autorité centrale qui surveille l’entrée des transactions dans le système, ce que ne fait pas le Bitcoin.)

 

Cinq raisons pour cette défiance :

 

1- Il s’agit d’une technologie extraordinairement gloutonne en énergie, comme le dit le titre osé de ce billet. Pour citer le rapport :

     Au moment où nous rédigions ce chapitre, l’utilisation totale d’électricité pour le minage de bitcoins était égale à celle de petites économies comme la Suisse. […] Autrement dit, la quête de confiance décentralisée est vite devenue une catastrophe pour l’environnement.

C’est ce qu’illustre le graphique 1, en insistant sur le fait qu’il ne s’agit que du seul Bitcoin, sachant qu’il existe désormais plus de 4.000 cryptomonnaies, selon un phénomène d’émiettement lié aux scissions dans les populations de mineurs et à la difficulté d’éviter des ruptures dans les chaines de blocs.

Le graphique 2 montre un calcul hypothétique : quelle serait aujourd’hui et à technologie inchangée la consommation en giga-octets du système des règlements monétaires s’il était assuré exclusivement par des cryptomonnaies ? La réponse est que la planète serait rapidement couverte de serveurs. Une extension même minimale du système provoquerait dès aujourd’hui, des cas de blocage d’Internet en raison de la masse gigantesque des transactions à régler.

 

2- Des performances en termes de qualité et rapidité de transaction très médiocres, et qui se dégradent. Pour tenir leur promesse d’une confiance décentralisée, les cryptomonnaies requièrent de chaque utilisateur qu’il télécharge et vérifie tout l’historique des transactions, y compris les montants payés, l’émetteur du paiement et son destinataire, entre autres détails. Il y a donc une lenteur inhérente au système, ce qui contredit la tendance actuelle à exiger des paiements de plus en plus rapides.

     Chaque transaction se traduisant par quelques centaines d’octets supplémentaires, le registre croît fortement au fil du temps. […] Par conséquent, pour que la taille du registre et le temps nécessaire à la vérification de toutes les transactions (qui augmentent avec les blocs) restent gérables, les cryptomonnaies ne peuvent pas dépasser une certaine fréquence de transactions.

Le graphique 3 montre cette faible performance transactionnelle. Il faut parfois plusieurs heures avant qu’une transaction puisse se dénouer, ce qui introduit des risques de remise en cause de cette transaction.

 

3- Des coûts unitaires très élevés et croissants selon l’usage du système

Les phénomènes de saturation sont fréquents dans le cas des cryptomonnaies. Lorsque le nombre de transactions entrantes est tel que les blocs nouvellement ajoutés atteignent déjà la taille maximale permise par le protocole, le système sature et de nombreuses transactions rejoignent une file d’attente.

     Les limites en termes de capacité signifient que les frais s’envolent dès que la demande de transactions atteint le plafond. En outre, il est arrivé que les transactions demeurent en file d’attente pendant plusieurs heures, interrompant le processus de paiement. L’utilité des cryptomonnaies pour les transactions quotidiennes – l’achat d’un café, le règlement des frais d’inscription à une conférence –, sans même parler des paiements de gros, est donc limitée.

Le graphique 4 illustre le phénomène. Il va à l’encontre des systèmes monétaires classiques qui au contraire voient leur coût de fonctionnement se réduire fortement plus il y a d’utilisateurs.

 

4- Une très forte instabilité, inhérente au système

Il faut savoir que le coordinateur central d’une monnaie souveraine, en général une banque centrale, n’a pas qu’un rôle de vérification des transactions, de façon à éviter qu’une contrepartie dans l’échange fasse, frauduleusement ou pas, deux transactions à partir de la même quantité de monnaie. Il a un rôle de maintien de la valeur de la monnaie, de façon à offrir un ancrage stable pour la valeur des biens et services. C’est ce qu’arrive à faire peu ou prou les banques centrales en ajustant l’offre de moyens de paiement à la demande de transactions.

     Assurer l’adéquation entre l’offre de moyens de paiement et la demande de transactions nécessite la présence d’une autorité centrale, généralement une banque centrale, à même d’augmenter ou de réduire son bilan. Cette autorité doit être disposée, de temps en temps, à agir à l’encontre du marché, même si elle doit ce faisant prendre des risques sur son bilan et absorber une perte. Dans un réseau décentralisé d’utilisateurs de cryptomonnaie, il n’existe pas d’agent central ayant soit l’obligation, soit intérêt à stabiliser la valeur de la monnaie : lorsque la demande de cryptomonnaie baisse, son prix baisse également.

Ainsi, les grandes cryptomonnaies voient leur valeur fluctuer très violemment (graphique 5-gauche). Et s’il s’est créé, à une échelle confidentielle, des cryptomonnaies où les opérateurs, disposant de fonds propres, cherchent à en stabiliser le cours vis-à-vis du dollar, le graphique 5-droite montre que la stabilisation est loin d’être parfaite.

 

5- enfin, une insécurité sur la réalisation de la transaction

Le fonctionnement d’une cryptomonnaie est propice à des ruptures techniques. Par exemple, le phénomène de « bifurcation » lorsque la communauté de mineurs n’arrive plus à se mettre d’accord pour reconnaître une même chaîne de transaction par, ou bien lorsque deux mineurs actualisent le registre quasi-simultanément.

     Cette absence d’irrévocabilité des paiements est d’autant plus sensible que les cryptomonnaies peuvent être manipulées par des mineurs contrôlant une vaste puissance de calcul, une hypothèse tout à fait plausible compte tenu de la concentration du minage dans un grand nombre de cas.

Cette possibilité de fraude à grande échelle ne peut donc être exclue. Le système est très concentré, comme le montre le graphique 6.

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