Grande crise financière de 2008 – Nous avons bien peu appris

Grande crise financière de 2008 – Nous avons bien peu appris

Avons-nous tiré les leçons de la grande crise financière de 2008 ? Probablement pas, si l’on a la curiosité de chercher CRISE FINANCIERE sur le site de l’Institut Montaigne, le Think Tank français le plus influent dans les milieux économiques et financiers.

Un seul article remonte, celui écrit dans le blog par Eric Chaney pour « saluer » le dixième anniversaire de la chute de Lehman, le 15 septembre 2008, et qui est intitulé « Dix ans après Lehman, qu’avons-nous appris ? »

Eric Chaney connait le domaine comme chief economist de Morgan Stanley avant la crise, puis d’Axa après la crise (AXA a sonné le début de la crise en juillet 2007 en rachetant en catastrophe un fonds monétaire miné par les subprimes ; et Morgan Stanley en a sonné la fin en février 2016, dernière grande banque américaine à reconnaître avoir menti sur ses placements adossés à des subprimes).

Son article nous rappelle dans ses deux premières parties une chose juste : une crise de crédit est due à la combinaison d’un gonflement de mauvais crédits et d’une panique sur la qualité de ces crédits ; tous les acteurs qui le peuvent gardent leurs liquidités, reportent leurs décisions, les banques ne se prêtent plus entre elles, et l’économie s’arrête. Si la crise de 2008 a été moins grave que celle de 1930, c’est que les autorités (banques centrales et Etats) ont accepté d’apporter des lignes de liquidité pratiquement illimitée aux banques prises à contre-pied.

La troisième partie de l’article porte un jugement beaucoup plus original sur le rôle de la réglementation financière. Elle explique que celle-ci a été considérablement durcie après la crise avec des ratios de capital des banques « encore plus élevés ». Que cette réglementation a probablement « bridé la reprise » en « contraignant l’offre de crédit », « sans toucher les causes fondamentales de l’instabilité structurelle des marchés financiers », car « la régulation financière appelle l’innovation financière permettant de s’en affranchir ». Et l’auteur conclut que « les crises sont indissociables de (…) la prospérité. Mieux vaut le reconnaître, accepter leur occurrence ».

Le raisonnement d’Eric Chaney présente deux omissions majeures et une grosse inexactitude.

Il oublie de mentionner une cause majeure de la crise : les trente ans précédant 2008 ont vu la combinaison d’une déréglementation financière générale et de l’invention d’instruments financiers révolutionnant les marchés. Un peu comme si on avait concomitamment l’invention de voitures plus puissantes et le démantèlement du Code de la route et du contrôle des Mines sur les véhicules.

Manque aussi à l’analyse que les cartouches du sauvetage de 2008, qu’il salue (baisse des taux, endettement des Etats, inflation du bilan des banques centrales) ont désormais été tirées, et ne sont plus là pour une répétition de la crise.

Enfin, l’impression qu’il donne d’un durcissement considérable de la réglementation depuis 2008 est spécieuse. Les mesures de fond ont été bloquées (séparation des banques, interdiction de certains instruments financiers, taxation sur les transactions financières…) et les mesures prises sont largement cosmétiques (le ratio de levier moyen des grandes banques européennes est passé de 33 à 22 : il suffit que la valeur des actifs de la banque baisse de 4,5% pour que la totalité de ses fonds propres disparaissent).

Aujourd’hui, le volume de crédit est plus élevé qu’en 2008, les grosses banques encore plus grosses qu’en 2008, et ce n’est pas seulement l’excellent rapport de Finance Watch qui tire la sonnette d’alarme (*), mais des experts comme Adair Turner (**), ancien président de la FSA, autorité britannique de régulation des services financiers et Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne, pour qui le système financier est aussi ou plus vulnérable aujourd’hui qu’en 2007-2008.

La collectivité a échoué jusqu’ici à mettre sous contrôle les géants financiers et le détricotage du peu qui avait été fait a commencé. L’argumentaire mis en avant par l’Institut Montaigne en est une bonne illustration, qui affirme que la règlementation est inutile et que, quand la crise arrivera, il appartiendra à la collectivité, comme en 2008, de sauver les banques qui ont pris trop de risques en leur ouvrant des lignes illimitées.

 

                                                                                                          Jérôme Cazes et Alain Minczeles (***)

 

(*) Finance Watch, 10 years after – Back to business as usual, an Assessment of the post crisis financial regulation in Europe

https://www.finance-watch.org/publication/10yearsafter-back-to-business-as-usual-an-assessment-of-the-post-crisis-financial-regulation-in-europe/

(**) Lord Adair Turner, Reprendre le contrôle de la dette, pour une réforme radicale du système financier, les Editions de l’Atelier.

(***) Respectivement DG du groupe Coface et Directeur de la gestion financière de la CDC lors de la grande crise financière.

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