Comment peut-on aimer la comptabilité au XXIe siècle ?

Article publié dans Finance & gestion, N° 342, Septembre 2016

 

Le comité de rédaction m’a lancé un défi : « Comment peux-tu aimer la comptabilité et en parler avec passion ? ». Et aussi : « Que feront les comptables quand leurs tâches auront été informatisées ? ». Suivez-moi dans l’aventure !

 

La comptabilité, c’est un très beau métier. Vous pouvez vérifier, c’est un alexandrin. Comment le saurez-vous ? En comptant les pieds, bien sûr. Car le poète est d’abord un comptable (1). Et s’il ne se voit pas, c’est bien le nombre qui donne son souffle au vers. Un exemple parmi mille autres :

Je suis jeune il est vrai ; mais aux âmes bien nées, La valeur n’attend point le nombre des années.

Le premier niveau d’amour de la comptabilité, c’est donc les nombres, et ne le nions pas, on est tous un peu fascinés par eux. Ca ne date pas d’hier : Homère, au Chant II de l’Iliade, consacre plus de 300 vers à énumérer les bateaux des Grecs et à compter leurs équipages. Il faut donc imaginer le public rassemblé à la veillée, prenant plaisir à écouter cet inventaire. On reconnaît aussi le plaisir ancien de la récitation : la Chanson de Rolland, par exemple, énumère les ennemis tranchés en deux, cheval compris, par le valeureux chevalier.

Or, le « bilan consolidé » de l’armée grecque (2) par lequel commence l’Iliade devait être appris par cœur par les aèdes, car on n’avait pas encore (vraiment) inventé l’écriture. En effet, si l’homme a probablement inventé le langage pour raconter des histoires (3), on sait de façon certaine qu’il a inventé l’écriture pour tenir une comptabilité. L’homme et la comptabilité, c’est une longue histoire.

Mais vous allez me dire que je triche en faisant des détours par l’histoire, et que je n’ai même pas défini mon sujet. Alors en effet, qu’est-ce que la comptabilité ? La comptabilité, c’est le langage qui permet de consigner les transactions entre les hommes. A partir de cette définition, on peut mieux comprendre les trois niveaux d’amour de la comptabilité.

Le premier niveau, c’est donc celui des signes eux-mêmes : les nombres. Ceux qui détestent la comptabilité doivent se poser la question : quelle part de leur détestation vient de leur amour même ? Tels ces tueurs d’homosexuels, dont on découvre qu’ils avaient eux-mêmes plus que des tendances… Alors, assumons notre côté geek, amoureux des chiffres, et profitons-en.

Au-delà de la fascination qu’ils peuvent exercer, les nombres ont un autre intérêt. C’est leur universalité. Grâce à quoi, le comptable peut voyager et être employable partout. Moi-même, étudiant à HEC, je désirais voyager. Quand j’ai compris que la majeure « Affaires internationales » que je convoitais était assez « légère en contenu », je me suis dirigé vers la majeure « Comptabilité », dont la matière, par son côté universel, m’a permis d’avoir le début de carrière international que je souhaitais : Angleterre, France, Etats-Unis, Gabon… Inutile de dire l’enrichissement humain que cette expérience m’a procuré.

 

S’arrêter aux chiffres, c’est faire l’idiot

Mais, quand on parle de comptabilité, s’arrêter aux chiffres, c’est faire l’idiot à qui l’on montre la Lune et qui regarde le doigt. Le deuxième niveau d’amour de la comptabilité est bien plus important : c’est la dimension « transcription des transactions ». En effet, il s’agit d’une activité absolument créative, puisque le comptable est confronté à une transaction et qu’il doit trouver un moyen de la transcrire. Cette transcription n’est pas à destination de lui-même (il pourrait alors utiliser n’importe quel langage), mais des autres, voire de la postérité. Il doit donc utiliser un langage qui soit compris du plus grand nombre.

La mondialisation a d’ailleurs révélé la nécessité d’un langage universel, qui est en train d’aboutir, avec ses espoirs et ses difficultés. Car si l’on voit bien l’avantage d’un langage unique, la langue que l’on retient, c’est celle des vainqueurs. La définir, c’est prendre le pouvoir, car la langue emporte avec elle bien plus que ce que l’on voit au premier regard.

 

En disant, la comptabilité fait

On pourrait croire que la langue est neutre, et d’ailleurs, les IFRS ont un objectif de neutralité. Mais le thermomètre, avec sa température propre, modifie celle du milieu que l’on cherchait à mesurer. De même, la comptabilité modifie la réalité qu’elle cherche à décrire. C’est ce qu’on appelle sa performativité : en disant, elle fait. Si le comptable dit que la société a fait une perte, elle l’a faite. Tant qu’il ne s’est pas prononcé, ce n’est pas le cas. Quelle responsabilité !

Grâce au pouvoir propre au langage, le comptable a donc un rôle important dans la résolution de problèmes. En fonction de la façon dont une transaction sera décrite, elle sera perçue différemment. Quand Jules César raconte sa victoire à Alésia, les rivières que son armée a dû franchir deviennent des fleuves impétueux et l’oppidum gaulois bien plus imposant. Pas étonnant qu’on ait du mal à retrouver le site ! Le comptable doit constamment résoudre ce problème : comment décrire la transaction, de façon à être compris, tout en restant fidèle à la réalité ? Comment le faire, sachant que la description n’est pas sans effet ? Faut-il consolider cet actif ? Le contrat de location est-il opérationnel ou financier ? La résolution de problèmes est un sujet passionnant et à fort enjeu.

Mais la comptabilité est aussi soumise à des contraintes : comment produire cette représentation de la réalité plus vite et à moindre coût ? Le comptable se fait architecte des systèmes d’information, toujours à la pointe de la technologie. Le scribe accroupi du Musée du Louvre nous évoque un homme serein, au sommet de son art. Luca Pacioli, mathématicien, a posé les bases de la comptabilité moderne dans un ouvrage qui visait à résumer l’ensemble des connaissances mathématiques de son époque (4). Blaise Pascal a inventé la première machine à calculer pour aider son père, fermier général (5). La société IBM, longtemps à la pointe de la technologie et longtemps première capitalisation boursière mondiale, a dû son succès à ses machines de mécanographie et à son client, la sécurité sociale. Les comptables ont mis en place les ERP, grands systèmes intégrés de la fin du XXe siècle, et leur corollaire, les centres de services partagés, qui sont l’aboutissement d’une vision taylorienne du travail. Comme dans tous les métiers, les tâches peu qualifiées ont été automatisées, le comptable faisant de la saisie a pratiquement disparu. Mais les comptables architectes sont plus que jamais nécessaires, pour organiser l’arrivée d’une nouvelle génération de systèmes, accessibles de n’importe où, sur n’importe quel appareil et produisant un reporting vraiment à la demande. On recrute !

Car au fond, ce qui passionne dans la comptabilité, ce ne sont pas les chiffres eux-mêmes, ni la résolution des problèmes techniques ou même la conception des architectures, mais bien les hommes. La solution que l’on a trouvée, il faut la promouvoir. Le changement que l’on a conçu, il faut l’accompagner. La comptabilité est fondamentalement une aventure humaine. Retranscrire les transactions entre les hommes, c’est être l’écrivain de l’entreprise. Il faut trouver son style et raconter l’histoire.

Le troisième niveau, c’est donc mettre sa compétence au service des autres. Comme son nom l’indique, on peut compter sur le comptable, et c’est une satisfaction pour les deux parties. De plus, le comptable est souvent amené à partager son savoir, ce qui fait de lui un formateur naturel. Or, partager le savoir, c’est le multiplier, et c’est toujours un plaisir.

Enfin, quand on a la chance d’en faire son métier, de créer son entreprise et de vivre cette grande aventure, comme c’est mon cas depuis 15 ans, vous comprendrez qu’on soit passionné !

 

  1. J’ai entendu Claude Bébéar, alors président d’AXA, déclarer lors d’une table ronde sur les IFRS : « les comptables sont des poètes ». Je propose ici l’inverse.
  2. Il s’agit bien sûr d’un bilan d’ouverture : la guerre de Troie n’a pas encore eu lieu.
  3. Voir les travaux de Bernard Victorri. Et en particulier la vidéo http://www.les-ernest.fr/lorigine-du-langage/
  4. Summade arithmetica, geometria, de proportioni et de proportionalita,Venise, 1494.
  5. Les fermiers généraux étaient des financiers du Roi, percepteurs des impôts.

2 commentaires sur “Comment peut-on aimer la comptabilité au XXIe siècle ?

  1. GD

    Je suis ému ! C’est beau comme l’Antique ! Blague à part, ce qui fait que la comptabilité est un art, et non une simple technique, c’est qu’elle peut interpréter les situations qu’elle rencontre pour les transcrire. Exemple : les pertes futures sur contrat déficitaire doivent être provisionnées => ce contrat est-il déficitaire ? durablement ? quelle est la perte probable ? faut-il constater une perte seulement en cours d’exploitation, ou également une perte à la fin du contrat par exemple liée au démantèlement des matériels et au licenciement du personnel ? quelles seront les règles applicables à la fin du contrat ? quel taux d’actualisation appliquer ? Peut-on déduire l’économie d’impôt générée par ces pertes futures ? Vous voyez, sur cet exemple simple, qu’il est plus complexe qu’il n’y parait, et que la vérité est multiple …

  2. DIDELOT

    Le principe de la partie double et les reports à nouveau sont simultanément simples et géniaux.
    Le principe de la partie double, qui date probablement du 15 ième siècle, stipule que pour tout enregistrement d’une opération débit = crédit. Comment le qualifier?
    Enfantin!
    Comme le Petit Poucet avec ses cailloux, il permet de suivre le cheminement de l’argent. Le contrôle de ce cheminement est également réalisable grâce aux justificatifs requis.
    Rassurant pour un débutant en comptabilité car il n’y a pas une multitude de solutions possibles. Le choix consiste uniquement à débiter ou créditer.
    Contraignant: Pour qui a pratiqué un peu et établi des balances manuelles non équilibrées, il est aussi très pénible car pas moyen de tricher, il faut trouver l’erreur. C’est un carcan.
    Le principe des reports à nouveau d’un exercice à l’autre constitue un moyen de mémorisation très puissant. Le directeur comptable peut partir à la retraite tranquille, le terrain acheté lors de son entrée en fonction ne sera pas oublié par son successeur. Il est dans un compte!
    Ces deux mécanismes inventés à une époque où il n’y avait probablement pas de fusion de sociétés, d’instruments financiers complexes, ni d’ordinateurs, sont toujours utilisés car ils permettent toujours de transcrire, après l’avoir analysée puis comprise, n’importe quelle transaction basée sur des nombres. Cette transcription sera alors compréhensible par toute personne maîtrisant la comptabilité. La comptabilité est un formidable outil de traduction et de transmission.
    Cette compréhension indispensable à l’enregistrement n’est par contre pas toujours très simple, contrairement aux deux principes évoqués ci-dessus. Elle requiert parfois de très solides connaissances juridiques, économiques ou financières.
    Celui ou ceux qui ont mis en place ces outils ne pouvaient probablement pas se douter que leur invention perdurerait aussi longtemps et permettrait d’enregistrer des opérations inimaginables à leur époque.
    Ces instruments d’une simplicité presque enfantine permettent de présenter le bilan d’une entreprise. Celui-ci représente sur une seule page la situation financière de l’entreprise, quelle que soit sa taille. En revanche, l’interprétation, la compréhension de ce document est moins simple qu’il n’y paraît. Si vous présentez un bilan comportant des disponibilités très faibles à l’actif mais des réserves importantes au passif et que vous demandiez à un étudiant ayant suivi une vingtaine d’heures de cours de comptabilité comment l’entreprise peut faire pour financer un investissement important sans emprunter, il y a de fortes chances qu’il vous dise qu’elle doit prendre l’argent de ses réserves.
    La comptabilité sous une apparence simpliste se révèle complexe et passionnante.
    Laurent D.

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