Al Capone et l’art de la régulation

On ne va pas nier ici qu’Al Capone était un gars enclin à la violence. Moins peut-être d’ailleurs qu’on a voulu le croire. On se rappelle la scène frappante, c’est le cas de dire, du film Les Incorruptibles avec Kevin Kostner où Al Capone fracasse à coup de batte de baseball la nuque de deux de ses affidés lors d’un grand dîner autour d’une table ronde. C’est pure menterie. Elle ressort d’une biographie écrite 40 ans après les faits par un auteur en mal d’inspiration. On s’étonnerait sinon que les heureux invités d’un si mémorable dîner ne se soient pas épanchés dans l’immédiat sur la scène qu’ils venaient de vivre, à l’exception peut-être des deux malheureux qui y seraient restés. Mais ce n’est pas notre sujet.

Al Capone a régné sans partage sur la ville de Chicago, à la fois à un âge très jeune – il avait 26 ans – et sur une période qui frappe par sa brièveté, entre 1925 et 1927. Il avait, comme tout bon malfrat d’un certain standing, l’alcool, le sexe et les jeux à son catalogue. Mais deux traits particuliers également qui attirent ceux des lecteurs de Vox-Fi qui ont un goût pour la vie des entreprises, c’est-à-dire à peu près vous tous : Al Capone était un champion du contrôle de qualité et de la régulation des marchés.

 

Son premier principe en effet, c’était : qualité et protection du consommateur. Lors d’une conférence de presse (eh oui, il donnait des conférences de presse) tenue en 1927, il disait : « Je gagne ma vie en répondant à la demande du public : 90% des habitants du comté de Cook aiment l’alcool et les jeux d’argent, et mon crime a consisté à leur fournir ces distractions. […] Ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent, ma gnôle était bonne et mes jeux réguliers. » Pour s’assurer de cela, il mettait en action des brigades d’inspecteurs pour veiller que le whisky distribué ne présente aucun danger et soit même le meilleur qu’on puisse trouver. Ce n’était pas le cas de tout le monde, à commencer par le moins soupçonnable de tous les fournisseurs, le gouvernement fédéral américain lui-même. Il faut rappeler ici qu’on était en pleine « prohibition », cette décision surprenante prise en 1919 par le Congrès américain qui a consisté à faire passer 2 Md$ (de l’époque) de chiffre d’affaires légal, surveillé et donnant lieu à des bonnes recettes pour les caisses publiques vers 2 Md$ de chiffre d’affaires illégal, présentant des risques sanitaires et nourrissant les arsouilles. Comme le rappelle ce formidable livre que j’utilise abondamment pour la présente histoire (« L’été où tout arriva », de Bill Bryson, qui raconte les folles années 20 de l’Amérique), toute cette affaire avait été lancée par des ligues de vertu et quelques missionnaires illuminés qui avaient pris à partie l’un après l’autre les dirigeants politiques des États au moment de leur élection, jusqu’à permettre l’amendement constitutionnel en 1919. Mais par force la production d’alcool demeurait, ne serait-ce qu’à usage industriel pour les laboratoires pharmaceutiques et surtout pour la chimie et les peintures. Alors, dans un zèle louable, pour éviter que ce bon alcool parfaitement pur aille circuler dans les bars et restaurants, la législation de prohibition veilla, dans un article obscur des règlements, à ce qu’on ajoute des répulsifs propres à en interdire la consommation privée. On aurait pu penser à ce titre à quelque chose comme un composé d’ail et bleu de méthylène, ou tout autre chose qui empeste la bouche. Non ! ce fut (authentique !) du mercure ou de la strychnine, dans ce dernier cas un principe paralysant qui entraînait une mort par étouffement dans des conditions peu plaisantes. C’est ainsi que moururent pas mal de gens et, chose inusuelle, en général des gens de classe moyenne ou riche, qui n’avaient pas le goût d’aller s’encanailler dans les speakeasies fournis et contrôlés par M. Capone, mais qui se le procuraient par des réseaux improbables. Un ouvrage de référence sur l’histoire des habitudes alimentaires aux États-Unis avance le chiffre de près de 12.000 morts intoxiqués par de l’alcool empoisonné sur ordre du gouvernement. Exagéré ou pas, à une régulation inepte, la prohibition, s’ajoutait une seconde régulation, barbare cette fois-ci. On comprend la popularité qu’avait Al Capone qui pouvait figurer en bonne place à côté du maire lors de toutes les cérémonies officielles.

 

Une régulation qualité, mais aussi une régulation de la concurrence. On croît en effet qu’Al Capone vivait principalement des ventes d’alcool venu du Canada ou de distilleries ou brasseries clandestines. Erreur. C’était oublier qu’il avait appris son métier auprès d’un truand nommé Johnny Torrio, un racketteur de Brooklyn et de Chicago, qui avait pris sa retraite précipitamment après avoir échappé à une tentative de meurtre et qui lui avait légué tout son business de Chicago. Or, ce business consistait à faire du racket mais à grande échelle. On donnait l’exclusivité d’une zone commerciale à telle personne spécifiée, ceci pour une variété de marchandises ou de services, coiffeur, vente de glaces, vêtements, etc., à condition qu’elle s’acquitte d’une commission auprès du réseau. La vérité était que le commerçant versait la commission de bon cœur puisque le réseau lui assurait le monopole et donc des prix beaucoup plus élevés. Le concurrent non agréé qui voulait s’approcher pouvait passer un mauvais moment : sa boutique était brûlée, on lui cassait les jambes, etc., ceci pour rappeler quand même la vraie nature de notre héros. Mais qui était indubitablement un bâtisseur d’entreprise : on estime son chiffre d’affaires à plus de 100 M$, un très gros chiffre à l’époque – il n’y a pas de documents indiquant le profit net et les fonds propres.

En clair, on retrouvait, par des moyens certes peu orthodoxes, la création d’un monopole par des barrières réglementaires d’un type particulier, évitant une concurrence désordonnée et néfaste pour le producteur. Une part des profits dégagés allaient bien sûr au gendarme qui permettait de préserver cet équilibre. Les prix pouvaient être plus bas dans le quartier adjacent, mais peu de gens avaient le cœur de mettre en œuvre l’arbitrage qui ferait converger les prix vers leur niveau concurrentiel. C’était d’ailleurs plus la menace de la violence que la violence elle-même qui faisait naître la discipline. On raconte qu’aux grandes heures d’Al Capone, la ville de Chicago avait retrouvé une sorte de sécurité nouvelle, avec un taux de meurtres, si l’on se limite à cette statistique, de très loin inférieur à ce qu’il en était dans toutes les grandes villes du sud des États-Unis par exemple.

 

Si le lecteur m’autorise cette petite incursion dans l’histoire politique, il faut se rappeler que la loi Le Chapelier de 1791 avait supprimé les corporations et les associations professionnelles, dans le zèle libéral louable d’en finir avec les entraves au travailleur-libre et à l’entrepreneur. Mais dès l’Empire et sous la Restauration, nous rappelle Pierre Rosanvallon dans son dernier et remarquable ouvrage : « Notre histoire intellectuelle et politique », Seuil, 2018 », une forte opposition à cette loi avait vu le jour au motif d’une dégradation considérable de la qualité sanitaire des aliments mis dans le commerce. On jugeait les règlements de police et l’administration moins à même d’assurer cette protection que les corporations d’autrefois. Le temps a passé et les services sanitaires de l’État se sont renforcés, mais l’on peut noter que le gang criminel d’Al Capone, une corporation du crime, avait cette fonction régulatrice de la qualité de l’alcool distribué.

Mon lecteur pouvait craindre que ce petit billet ne fût que l’habituel libelle chez certains économistes racornis en faveur des marchés libres et non régulés. Pas du tout : malgré son ton léger, il montre à quel point tout marché appelle sa régulation, le tout étant qu’il est préférable qu’il s’agisse d’une bonne plutôt que d’une mauvaise régulation, a fortiori une régulation par les bandes criminelles.

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