2008-2018-2028, 10 ans de crise et après ? (2/2)

L’Association Française des Trésoriers d’Entreprise (AFTE) nous ayant demandé de faire une conférence lors de ses journées de novembre dernier consacrées à : 2007-2017-2027, 10 ans de crises, et après ? En voici la seconde partie de la retranscription[1] qui a commencé avec La Lettre Vernimmen.net de février 2018[2].

 

5/Le système financier

Il se caractérise par des banques moins rentables, mais nettement plus solvables et donc nettement moins risquées qu’il y a 10 ans. Faut-il rappeler qu’en 2007, la banque d’Angleterre autorisait RBS à acquérir ABN Amro avec 2 % de capitaux propres durs. ? La suite de l’histoire est bien connue : pour éviter une faillite de RBS, l’État britannique injecta massivement 45,5 Md£ de capitaux propres. Aujourd’hui, le consensus est à 12 % de capitaux propres par rapport aux encours moyens pondérés, demain peut être à 13-14 %. Par ailleurs, le levier moyen est passé de 50 à 20.

Avec le recul, on peut se dire que l’exigence rehaussée de capitaux propres est probablement le moyen le plus efficace pour éviter d’avoir à injecter d’urgence des capitaux propres dans les banques lors d’une prochaine crise.

Cela ne fera pas disparaître les crises, mais devrait éviter les renflouements publics massifs. Il est en effet assez naïf de croire que l’on peut faire disparaître les crises qui sont le moyen de régulation par excellence du capitalisme et de ses excès.

Les trésoriers feront donc bien de continuer d’appliquer dans leur métier cette recommandation de l’évangile de Matthieu : « Veillez donc puisque vous ne savez ni le jour ni l’heure ».

Et ce qui est plutôt rassurant aujourd’hui, c’est que l’on nous annonce régulièrement de maints côtés l’imminence d’une crise, alors qu’historiquement les crises ont rarement été annoncées.

Le développement du marché financier, pour pallier le recul relatif et absolu des financements bancaires en Europe de 4 700 à 4 300 Md€, soit – 400 Md€, ne manque pas de sel, quand on sait que c’est par les marchés financiers que la crise financière est venue et s’est répandue.

Mais l’élément le plus frappant est bien sûr l’existence durable de taux d’intérêt négatifs. On est passé en ce domaine d’une impossibilité théorique (sinon on ne serait jamais sorti des cavernes), à une apparition fugitive à l’automne 2008 (- 0,01 % sur le 3 mois en décembre 2008 aux États-Unis), puis à une installation longue (depuis juin 2014 en zone euro pour le taux des dépôts auprès de la BCE) et massive (- 0,4 % pour ces dépôts aujourd’hui).

Les trésoriers ont souffert, mais très peu d’entre eux ont fait des bêtises, comme placer en mars 2016 à 1 % à 3 mois en livres sterling contre 0,01 % pour un dépôt en €, sans avoir de dettes en £. Les cupides ou les incompétents ont alors perdu 13 % au matin du 24 juin 2016 suite au référendum sur le Brexit.

Enfin, il est probable que la concentration bancaire en Europe revienne dans les cinq prochaines années. 85 Md€, c’est beaucoup à l’échelle de la France (capitalisation boursière de BNP Paribas) ; 90 Md€, c’est beaucoup à l’échelle de l’Espagne (capitalisation boursière de Santander) ; mais à l’échelle de la zone Euro (qui est maintenant le régulateur bancaire) c’est peu. Aux USA : JP Morgan est à 280 Md$, Wells Fargo 250 Md$, BoAML 220 Md$. En Chine, les quatre premières banques sont entre 150 à 225 Md€ de capitalisation boursière.

Le discours stratégique est déjà tout trouvé : mieux lutter contre les GAFAM, dégager des synergies pour dépasser en rentabilité le coût des capitaux propres, voire résister aux fintech qui auront réussi.

 

6/La technologie

Ce n’est pas le point fort des auteurs du Vernimmen ! Mais il est clair que l’automatisation des tâches qui réduit les coûts unitaires de traitement ou de transaction ne va pas s’arrêter aujourd’hui, surtout quand la plupart des banques de la zone euro ne gagnent pas leur coût du capital. Quasiment toutes les opérations de change sont traitées à la machine, l’affacturage est automatisé sur les plateformes, Orange travaille sur une plateforme pour traiter les NEU CP (ex billets de trésorerie). Demain, l’essentiel des opérations de marchés (placement des obligations investment grade) le sera certainement aussi.

Et la dématérialisation (beaucoup moins de papiers) qui change la vie des directeurs financiers ne va s’arrêter non plus.

 

7/Les talents

Les étudiants ont un moindre intérêt pour la finance au profit de l’entrepreneuriat et de la stratégie. Heureusement pour la France, cette désaffection est plus que compensée par un afflux d’étudiants étrangers attirés par les formations en finance dispensées dans notre pays. Cinq formations françaises sont classées dans les dix premières du classement établi par le Financial Times des Master in finance mondiaux, dont les quatre premières. Il y a ainsi 44 % d’étudiants étrangers à HEC Paris où nous enseignions, dont 111 allemands, 90 italiens, 85 américains du nord, 201 chinois, 121 indiens, etc. Si vous voulez embaucher de jeunes financiers bien formés et exposés à la culture française pour vos filiales étrangères, pas besoin d’aller chercher loin !

Mais on ne gère pas cette génération (millennials, génération Y) comme la précédente. Vous le savez si vous avez des enfants de cet âge. Ils cherchent une mission et non un travail, un mentor plutôt qu’un chef et veulent avoir de l’impact, du sens, dans ce qu’ils font. Cette génération est le fruit de son époque de réseaux sociaux et d’immédiateté. Elle n’est pas patiente.

Nous ne sommes pas des gourous du management, mais il nous paraît clair que cette génération va continuer à démissionner régulièrement et à nourrir les 87 % de collaborateurs moyennement impliqués dans leur travail si l’entreprise ne réadapte pas le travail aux modes de vie d’aujourd’hui et change son architecture : mettre l’accent sur le travail en réseau donnant plus de chance aux talents individuels de s’exprimer, plutôt que sur le contrôle managérial et la hiérarchie. L’autorité future des leaders actuels ne sera plus liée à leur position hiérarchique, mais fonction de leur capacité à mobiliser et à faire consensus. En finance aussi.

Et cette génération va devoir apprendre la patience, qui est une qualité, comme l’impatience d’ailleurs.

Mais il n’y a pas que la nouvelle génération. Et les trésoriers ne sont pas que des spécialistes d’une technique. Un certain nombre d’entre eux sont des managers et, à ce titre, ne peuvent pas rester indifférents au fait que seuls 13 % des employés en entreprise se sentent motivés et engagés par ce qu’ils font. Imaginez l’efficacité des équipes si on passait à 26 ou 52 % !

La formation digitale à la finance est une réalité depuis 3 ans pour les professionnels qui veulent revisiter les fondamentaux, se mettre à jour ou acquérir des nouvelles connaissances rapidement, à moindre coût et en créant des liens professionnels avec d’autres participants. Alors que nous nous lamentions in petto sur l’absence d’amélioration significative de notre productivité en salle de classe, les outils digitaux nous ont permis de la multiplier d’un coup par 14. Nous avons déjà formé ou re-formé certains d’entre vous ou de vos collaborateurs, 2 200 personnes en 3 ans, grâce au programme ICCF@HEC Paris. Mais les entreprises sont lentes à suivre, pas les individus qui foncent car ils s’intéressent plus à leur capital humain que leur employeur. Nous-mêmes continuons de nous former régulièrement. C’est vous dire !

 

Conclusion

Nous évoquons pour conclure deux thèmes :

a/ L’activisme actionnarial

Comme l’a montré Mickael Jensen, dont nous parions qu’il sera le prochain prix Nobel d’économie attribué à un chercheur en Finance, l’OPA fonctionne efficacement comme un moyen de discipline pour les groupes de taille petite ou moyenne et sous-performants (ABN Amro, Club Med ou plus récemment Gémalto)[3]. Mais elle est impossible à mettre en œuvre pour les groupes contrôlés ou trop gros (valant plus de 100 Md€), pour qui se pose alors la question de leur discipline en cas de sous-performances durables.

En fait, l’activisme actionnarial est l’outil qui manquait pour améliorer la gouvernance des groupes cotés contrôlés (Lagardère) ou trop gros pour être l’objet d’une OPA (Nestlé).

Et que cela plaise ou non, il va continuer à se développer en Europe.

Et la meilleure défense contre l’activisme est que l’entreprise fasse elle-même de l’activisme en n’hésitant pas à céder des actifs, changer de dirigeants, voire de stratégie, bref de priver les activistes d’arguments. C’est ainsi que L’Oréal vend The Bodyshop, soldant une tentative ratée d’incursion dans la distribution.

b/ Les connaissances en économie des français

Seuls 30 % des français répondent correctement à trois questions simples sur le risque, l’inflation et les taux d’intérêt (je place à 2 % par an, combien ai-je dans 5 ans ? Si l’inflation est de 2 % et que je place à 1 %, ai-je plus ou moins pour consommer ? Une action est-elle plus ou moins risquée qu’un portefeuille d’actions ?). Ils sont 53 % en Allemagne et 50 % en Suisse. On ne se consolera pas de savoir qu’ils sont seulement 4 % en Russie.

En 1880, dans les programmes des écoles élémentaires, on enseignait les intérêts composés. Plus aujourd’hui. Est-ce un progrès ? Nous ne pensons pas, et pas uniquement en tant que financiers.

Quand Mme Le Pen, M. Melenchon, M. Asselineau, M. Poutou et Mme Arthaud totalisent 44 % des voix au premier tour de la présidentielle de 2017, on peut se dire que ce niveau d’inculture économique est un vrai problème.

Mais positivons : on part de tellement bas que l’on peut espérer que les connaissances en économie de base s’amélioreront, surtout avec un ministre de l’éducation ancien directeur général de l’ESSEC et un Président de la République qui a travaillé en entreprise (le premier depuis 1974…).

 

[1] Vous pourrez trouver la captation vidéo de cette conférence sur le site vernimmen.net en cliquant ici

[2] Que vous pouvez lire en cliquant ici.

[3] Pour plus de détails, voir le chapitre 38 du Vernimmen 2018.

 

Cet article a été initialement publié dans la Lettre Vernimmen.net n°157 (mars 2018). Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.

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