Le crédit commercial, c’est-à-dire le crédit qu’un fournisseur fait à son entreprise cliente, offre un contraste étonnant. D’un côté, c’est la première source de financement de l’économie, avec un montant de 650 Md€ en France en 2008. La LME (loi sur les délais de paiement) en a certes réduit le montant. La réduction pourrait aller jusqu’à 110 Md€ si les délais passaient intégralement en dessous des 60 jours légaux, estime le dernier rapport de l’excellent Observatoire sur les délais de paiement. Mais cela ferait encore 540 Md€, soit plus d’un quart du PIB et trois fois les crédits de trésorerie à l’économie (163 Md€ en novembre 2009). Les premiers banquiers des entreprises, on peut le dire, sont les entreprises.

De l’autre côté, c’est la moins sécurisée, la plus opaque, la moins régulée des sources de financement. Comparons. Pour le crédit bancaire, les banques ont des informations privilégiées sur leurs clients et les surveillent ; leurs contrats de prêts contiennent des convenants souvent très rigoureux. Les marchés financiers sont de mieux en mieux protégés par l’imposante législation sur l’appel public à l’épargne qui sécurise les créanciers obligataires. Rien de tel pour le fournisseur qui souvent ne connaît rien à la situation financière de son client. Son crédit est passif : être payé en retard veut dire accorder contre son gré un crédit non rémunéré.

L’assureur crédit Coface a comparé le bilan des entreprises sur le point de faire défaut à celui du reste des entreprises. De 40% environ du total de bilan, les fonds propres de l’entreprise passent alors à 0%. Ce trou financier est comblé à 11% par un accroissement de la dette bancaire, à 29% par la dette fiscale et sociale et à… 60% par le crédit commercial. Le gros de l’ardoise est donc bien pour les fournisseurs qui contre leur gré ont fait crédit à l’entreprise. Il y a dissymétrie dans la prise de risque : quand les actionnaires d’une entreprise, par exemple sous LBO, font sciemment le choix d’un endettement très important, c’est agréable pour le rendement de leurs fonds propres ; c’est agréable aussi pour le banquier qui a su faire payer le coût d’une dette plus risquée. Mais aucun marché ne rémunère les fournisseurs (et accessoirement les salariés) pour le surcroît de risque porté. Sachant les effets de cascade d’une faillite sur la chaîne des fournisseurs, il y a même un petit élément de risque systémique dans le crédit interentreprises qui mobiliserait tout à fait le régulateur s’il s’agissait du crédit interbancaire.

La solution n’est bien sûr pas d’imposer une norme de fonds propres aux entreprises comme on le fait pour les banques. Ni de réduire à zéro les délais de paiement entre entreprises (ils jouent aussi, ne l’oublions pas, un rôle d’assurance qualité pour l’acheteur : si le fournisseur veut être payé, l’acheteur veut tout autant qu’on lui livre ce qu’indiquait le contrat et mieux vaut pour cela différer le paiement).

Mais il faut des protections renforcées pour le fournisseur. On pense à un renfort des clauses de réserve de propriété, si efficaces en Allemagne. Il faut aussi pousser plus avant la logique de la transparence : les entreprises doivent décidément disposer d’une meilleure information sur la qualité de crédit des acheteurs. La lumière du soleil est un bon désinfectant, pour reprendre le mot d’un juge de la Cour suprême américaine. La notation de crédit est un moyen largement utilisé sur les marchés financiers. Pourquoi ne pénétrerait-elle pas le marché du crédit commercial, offrant d’ailleurs l’avantage de préserver la confidentialité sur le détail de l’information financière de l’entreprise ?

L’assurance crédit est une troisième direction : elle aide les credit managers à orienter l’effort des commerciaux de leurs entreprises là où ça paie le mieux. On connaît moins son rôle dissuasif et disciplinaire. Le fournisseur assuré peut dire à son client : « Tu me fais du tort si tu me paies mal. Mais tu t’en fais plus à toi-même si tu es repéré comme mauvais payeur. » Dit positivement, une entreprise qui paie fidèlement gagne en réputation et doit pouvoir bénéficier de termes de paiement plus favorables. L’assureur crédit rend donc, comme les banques et comme les marchés financiers, une sorte de service public de discipline du crédit. L’enjeu des prochaines années va être de faire croître en maturité les pratiques du crédit commercial.

Contribution originale de la DFCG pour Option Finance (02/10).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *